Je construis depuis quelques années ce que j’appelle des « cours nuage ». Il s’agit de proposer aux étudiants, à partir d’un thème, un parcours d’images et de sons disponibles sur le net. Ces cours ne peuvent donc se tenir que dans des salles très bien connectées. Je présente un ensemble d’images de natures, d’origines et d’époques variées : publicité, photographie, peinture, dessin, bande-dessinée, photogramme, extrait filmique… Les échanges avec les étudiants sont sollicités afin de mieux définir en quoi ces documents constituent un ensemble cohérent (sur le plan thématique, technique, plastique…). L’ambition du cours est certes de fixer quelques repères historiques, mais aussi d’apprendre à rechercher, trier, manipuler et analyser les images artistiques ou non disponibles en nombre sur la toile. 

VIDE, ABSENCE, IMMATÉRIALITÉ

Tout d’abord, je ne peux ici que conseiller la lecture de l’ouvrage Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne & contemporain de Florence de MÈREDIEU, initialement publié chez Larousse en 1994 (« La nouveauté de cette histoire de l’art a été de considérer l’art du point de vue de ses matériaux, de ses techniques et de la relation complexe que les artistes ont toujours entretenu avec la matière« ).

L’oeuvre disparue

  • À propos du Parthénon : une des salles principales du monument avait été construite pour accueillir la statue d’Athéna Parthénos (438 av. J.-C), sculpture monumentale dite « chryséléphantine » (faite d’or et d’ivoire), attribuée à l’artiste PHIDIAS. Elle mesurait un peu moins de 12m et a disparu au cours du premier millénaire, dans des circonstances mal déterminées. On en connaît quelques répliques, dont cette statuette d’un mètre. Au sujet du Parthénon, il faut avoir en tête qu’il était en couleurs, comme la statuaire antique… ou les cathédrales d’ailleurs (ici celle d’Amiens, XIIIe siècle). Le Parthenon, (447 à 432 av. J.C), et une partie de sa structure, ses sculptures disparues ou disséminées (voir l’explosion de 1687, le Parthenon ayant été alors transformé en poudrière par les Ottomans).
  • D’autres œuvres de cette époque ont acquis un statut presque mythique, du fait de leur disparition; il n’en reste donc que des récits, descriptions, etc. C’est le cas de la fameuse statue (elle aussi chryséléphantine) de Zeus à Olympie disparue dans un incendie, considérée dans l’Antiquité comme l’une des 7 merveilles du monde (voir ici une gravure de Quatremère de QUINCY, réalisée en 1815).
  • Un dernier exemple datant de l’Antiquité, et qui était alors une autre des 7 merveilles du monde, c’est le Colosse de Rhodes, statue en Bronze de 30m, ici dans une gravure du XVIe siècle par Maarten VAN HEEMSKERCK. La statue disparût en -227 lors d’un tremblement de terre. Il est intéressant de constater combien une telle œuvre a travaillé depuis l’imaginaire des créateurs de toute sorte : graveurs, peintres, cinéastes – voir par exemple Le Colosse de Sergio LÉONE (Le Colosse de Rhodes, 1961), ou Don CHAFFEY en 1963 avec Jason et les Argonautes (effets spéciaux Ray HARRYHAUSEN), ou encore la série Game of Thrones, avec le Titan de Braavos.
  • Évoquons aussi les raisons pour lesquelles on détruisait tout ou partie des visages des statues de l’Egypte ancienne; voir par exemple Les Colosses de Memnon, derniers vestiges du gigantesque temple des millions d’années d’Amenhotep III, construit durant la XVIIIe dynastie, -1550/-1292, hauteur 17 à 18 mètres.
  • De très nombreuses autres œuvres ont disparu dans des incendies en particulier. Lors de l’attentat du 11 septembre 2001, de nombreuses œuvres ont disparu par exemple (voir ici un article sur le sujet).
  • Difficile ici ne pas penser aux Bouddhas de Bâmiyân, détruits en 2001 par les Talibans. Un couple de chinois, en 2015, en a réalisé une version numérique. C’est aussi le projet d’un plasticien français, Pascal CONVERT
  • La question de la reconstitution numérique ou physique d’œuvres ou de monuments détruits est une question d’actualité. Voir par exemple le travail que réalise « l’Institute for Digital Archaeology » avec le patrimoine syrien (L’arc de Triomphe de la cité de Palmyre par exemple).
  • Certaines « restaurations » peuvent, on le sait, s’avérer désastreuses pour les œuvres d’art. On ne peut pas ici ne pas penser à cette fameuse anecdote de la restauration « ratée » d’une représentation du Christ par Cécilia GIMENEZ, peintre amateur, dans une petite ville du nord-est de l’Espagne, Borja, en août 2012. L’œuvre originale ( Ecce Homo, fin XIXe début XXe, 40 x 50cm) avait été réalisée par un peintre local, Elias GARCIA MARTINEZ. Ici un article sur les droits d’auteur finalement générés par cette restauration, qui a eu un retentissement mondial. Un site internet permettait même de réaliser une restauration personnelle (et virtuelle) de cette œuvre.
  • On pense ici au fameux geste du peintre Robert RAUSCHENBERG, qui demande en 1953 à son « collègue » Willem DE KOONING de lui donner un dessin qu’il va ensuite gommer. C’est le Erased DE KOONING Drawing du San Francisco Museum of Modern Art (le SFMOMA), traces de dessin avec cartel et cadre, 64.14 x 55.25 x 1.27 cm.
  • Sur ce point, parlons au passage de la question du repentir, avec une œuvre de REMBRANDT par exemple, Le vieil homme en costume militaire, entre 1630 et 1631 et exposé au J. Paul Getty Museum de Los Angeles. En 2013, une technique sophistiquée a permis de révéler que le peintre avait d’abord réalisé le portrait d’un jeune homme (ici à l’endroit et « reconstitué »). On pourrait convoquer ici de nombreux autres exemples de repentirs dans l’histoire de l’art.
  • J’évoque aussi ces œuvres délibérément détruites par les artistes eux-mêmes (le film de Georges CLOUZOT, Le Mystère Picasso, réalisé en 1955, dans lequel une vingtaine d’œuvres sont créées devant une caméra et ensuite délibérément détruites par le peintre).

Quand l’oeuvre n’est « rien », ou presque rien

  • MALEVITCH, Kasimir, Carré Blanc sur fond Blanc, huile sur toile, 79cm x 79cm, MOMA, États-Unis, 1918.
  • Difficile de ne pas raccorder ici sur la question, si complexe, du monochrome dans l’art. Celui-ci, fondateur bien entendu (MALÉVITCH  :… »Le carré n’est pas une forme subconsciente. C’est la création de la raison intuitive. Le visage de l’art nouveau. Le carré est un enfant royal plein de vie. C’est le premier pas de la création pure en art. Avant elle, il y avait des laideurs naïves et des copies de la nature. Notre monde de l’art est devenu nouveau, non figuratif, pur. […] »), mais aussi ceux d’Ad REINHARDT (noir), de Robert RYMAN (blanc) ou d’Yves KLEIN (bleu). KLEIN qui avait en 1958 organisé une exposition dans une galerie vide (notion d’art minimaliste et d’art conceptuel). En 2009, le Centre Pompidou a organisé une rétrospective (un symposium) intitulé « Vides », soit 10 salles vides rappelant différentes expositions, depuis Yves KLEIN jusqu’à Roman ONDÁK (évoquer Measuring the Universe2007ou encore l’artiste Robert BARRY.
  • Parlons aussi du cas, si subtile et si inattendu, des 106 vitraux « blancs » de Pierre SOULAGES réalisés en 1994 pour l’Abbaye de Conques, nous rappelant la dimension mystique du monochrome.
  • Dans un style nettement plus humoristique, évoquons l’artiste français d’origine suisse BEN (Benjamin VAUTIER), avec par exemple une œuvre de 1992, intitulée Rien de rien. Toujours de l’artiste BEN, il y a Absence d’Art = Art de 1964.
  • Il y a, au vingtième siècle, une évidente quête d’absolu, qui poussera les artistes à se débarrasser de tout ou de presque tout (sujet, savoir faire, auteur…). On pense à Marcel DUCHAMP évidemment (DUCHAMP Marcel, Porte-Bouteille, Readymade, 64 × 42 cm, Musée Georges Pompidou, Paris, 1914.( réplique). »L’original, perdu, a été réalisé à Paris en 1914. La réplique a été réalisée sous la direction de Marcel Duchamp en 1964 par la Galerie Schwarz, Milan« ).
  • Dans un registre différent, il y a l’artiste indien Anish KAPOOR (qui est devenu propriétaire du brevet de l’ultra noir, développé à l’origine pour l’armée) qui a réalisé en 1981 As If to Celebrate, I discovered a Mountain Blooming with Red Flowers, pigments, wood, plaster, Tate Gallery, Londres. La couleur, seulement la couleur…
  • J’ai toujours pensé que les 4 panneaux réalisés par Fra ANGELICO dans un des couloirs du couvent San Marco pour La Madonne des Ombres en 1450 constituaient une sorte de quête de cet absolu en peinture. On en représente toujours (ou presque) la partie supérieure, en oubliant les 4 panneaux inférieurs. (je montre aussi quelques clichés personnels de l’œuvre dans son environnement).
  • J’évoque au passage comment l’on peut être ému, voire bouleversé, face à une œuvre du peintre Marc ROTHKO par exemple, pour citer l’un de ces peintres qui n’empruntent presque plus rien (sinon rien du tout) au réel, pour ne se concentrer que sur le pigment.

Certaines œuvres ou certains documents visent clairement à mettre en scène une absence, et ce de différentes manières :

  • ORTEGA Damian, Fantasma/Ghost, 2006, pièces de Coccinelle Volkswagen suspendues avec des fils de nylon, 150 x 400 x 160 cm, Musée d’Art Contemporain, Léon.
  • RENS, Building a 4K experience, (Unreal Engine) 2016 (http://overview.artbyrens.com/)
  • j’évoque SMILDE Berndnaut, Nimbus Green Room, 2013, photographie d’une installation éphémère, Digital C-type Print, 125 x 170 cm, Green Room, San Francisco.
  • Je reviens ensuite sur les multiples toiles vierges que Dali a signé à la fin de sa vie, je rappelle la figure du peintre faussaire Han van MEEGEREN. J’évoque le travail d’Elaine STURTEVANT (l’appropriation), celui aussi de Guillaume BIJL, ou de Philippe de GOBERT, ou encore de Duane HANSON ou de Ron MUECK
  • À propos de l’hyperréalisme, j’évoque Chuck CLOSE (sa série de portraits faits avec son pouce),  et Richard ESTES (Bus Reflections, 101,6×132,1cm, collection privée, 1972).
  • Pour le cinéma, j’évoque une œuvre cinématographique de 1930, Week-end de Walter RUTTMANN, cinéaste allemand pionnier du « cinéma absolu » (par ailleurs réalisateur de Berlin, symphonie d’une grande ville en 1927).
  • Sans doute le moment d’évoquer le travail d’Hiroshi SUGIMOTO, et en particulier sa série de photographies de salles de cinéma, dont le temps de pause est égal à la durée du film projeté.
  • Il arrive que la bande dessinée elle aussi tende vers l’abstraction (voir à ce sujet l’anthologie d’Andrei MOLOTIU, Abstract Comics, parue chez Fantagraphics en 2009, un aperçu ici).
  • Je souhaite évoquer aussi la réponse que l’artiste d’origine espagnole Lara ALMARCEGUI a faite en 2009 à la mairie de Rotterdam où elle vit, qui lui a commandé une œuvre pour une petite friche dans le gigantesque port de la ville. Elle parvint à obtenir de la ville que la friche en question le reste pendant 25 ans.
  • Voir aussi comment les architectes s’emparent du vide entre les bâtiments (thème de la biennale de Venise en 2010 par exemple). Voir ici, pour le rapport de l’architecture au vide.
  • On peut aussi questionner le rapport que la sculpture entretient au vide. Parler du bloc de marbre qui arrive dans l’atelier de l’artiste, et qui peut donner ça au final (LE BERNIN, Appolon et Daphné, marbre de Carrare, hauteur 243cm, galerie Borghèse, Rome, entre 1622 et 1625).
  • Un autre vide, illustré par cette étrange photographieLa Joconde, sans doute le tableau le plus célèbre de l’histoire (Léonard de VINCI, 77cm x 53cm, Entre 1503 et 1506 ou entre 1513 et 1516, peut-être jusqu’à 1519, Musée du Louvre) a été volée le 22 août 1911 et ne sera retrouvée que 18 mois plus tard, alors que le vitrier italien qui avait travaillé au Louvre pour protéger l’œuvre tentait de la revendre à Florence (Qui a volé La Joconde est par ailleurs un film réalisé par Michel DEVILLE en 1965).
  • Évoquer ici le peintre conceptuel franco-polonais Roman OPALKA : « « Ma proposition fondamentale, programme de toute ma vie, se traduit dans un processus de travail enregistrant une progression qui est à la fois un document sur le temps et sa définition. Une seule date, 1965, celle à laquelle j’ai entrepris mon premier Détail.
    Chaque Détail appartient à une totalité désignée par cette date, qui ouvre le signe de l’infini, et par le premier et le dernier nombre portés sur la toile. J’inscris la progression numérique élémentaire de 1 à l’infini sur des toiles de même dimensions, 196 sur 135 centimètres (hormis les « cartes de voyage »), à la main, au pinceau, en blanc, sur un fond recevant depuis 1972 chaque fois environ 1 % de blanc supplémentaire. Arrivera donc le moment où je peindrai en blanc sur blanc.
    Depuis 2008, je peins en blanc sur fond blanc, c’est ce que j’appelle le « blanc mérité« .
    Après chaque séance de travail dans mon atelier, je prends la photographie de mon visage devant le Détail en cours.
    Chaque Détail s’accompagne d’un enregistrement sur bande magnétique de ma voix prononçant les nombres pendant que je les inscris. ». On pense ici aussi à l’artiste japonais 
    On KAWARA, célèbre pour ses séries de dates peintes depuis les années 1960.
  • Au passage, je parle de l’œuvre de John CAGE, 4’33 » (« quatre minutes trente-trois secondes de silence », partition ici, interprétation  ou , par un groupe de Death Metal).
  • J’évoque aussi une performance de Marina ABRAMOVIC, qui a eu lieu du 14 mars au 31 mai 2010 au MOMA à New York (700 heures en tout pendant lesquelles l’artiste est restée assise), qui a fait l’objet d’un film documentaire de Matthew AKERS et Jeffrey DUPRE, 2012, intitulé The Artist is present. Cette performance, qui consiste à regarder en silence (a minute of silence) et pendant une minute à plusieurs heures la personne qui s’est assise en face d’elle, a été « perturbée » par la confrontation à un artiste allemand (ULAY, avec lequel elle avait partagé sa vie dans les années 70). Par contre, les vidéos postées par les « youtubeurs » (comme celle-ci par exemple) sont – à ma connaissance – toutes « agrémentées » de musiques empathiques larmoyantes qui ternissent la performance, la dénaturent même. (évoquer la méthode de recherche « abramovic site:moma.org »).

Le cas des œuvres virtuelles

    • Une des œuvres virtuelles de Jeff KOONS – un « Balloon dog » dans Central Park, « réalisé » début octobre 2017 en collaboration avec Snapchat – a été virtuellement vandalisée par Sebastian ERRAZURIZ, designer chilien vivant à New York.
    • (À propos de Sebastian ERRAZURIZ, voir cette œuvre de 2010, Stained Memory, impressions jet d’encre collées sur le mur).

Trois exemples pour finir, au cinéma

  • AKERMAN Chantal, Hotel Monterey, Belgique, 1972
  • GLAZER Jonathan, Under the Skin, Grande Bretagne, 2014
  • NOÉ Gaspar, Enter the Void, France, 2009
  • Pour aller plus loin, lire ce mémoire de recherche de l’ENS Louis Lumière intitulé « L’Expérience Monochrome, La couleur unique au cinéma« , en 2017.