Je construis depuis quelques années ce que j’appelle des « cours nuage ». Il s’agit de proposer aux étudiants, à partir d’un thème, un parcours d’images et de sons disponibles sur le net. Ces cours ne peuvent donc se tenir que dans des salles très bien connectées. Je présente un ensemble d’images de natures, d’origines et d’époques variées : publicité, photographie, peinture, dessin, bande-dessinée, photogramme, extrait filmique… Les échanges avec les étudiants sont sollicités afin de mieux définir en quoi ces documents constituent un ensemble cohérent (sur le plan thématique, technique, plastique…). L’ambition du cours est certes de fixer quelques repères historiques, mais aussi d’apprendre à rechercher, trier, manipuler et analyser les images artistiques ou non disponibles en nombre sur la toile. 

Vide, l’absence, l’immatérialité

  • MALEVITCH, Kasimir, Carré Blanc sur fond Blanc, huile sur toile, 79cm x 79cm, MOMA, États-Unis, 1918.
  • Difficile de ne pas raccorder ici sur la question, si complexe, du monochrome dans l’art. Celui-ci, fondateur bien entendu (MALÉVITCH  :… »Le carré n’est pas une forme subconsciente. C’est la création de la raison intuitive. Le visage de l’art nouveau. Le carré est un enfant royal plein de vie. C’est le premier pas de la création pure en art. Avant elle, il y avait des laideurs naïves et des copies de la nature. Notre monde de l’art est devenu nouveau, non figuratif, pur. […] »), mais aussi ceux d’Ad REINHARDT (noir), de Robert RYMAN (blanc) ou d’Yves KLEIN (bleu). KLEIN qui avait en 1958 organisé une exposition dans une galerie vide (notion d’art minimaliste et d’art conceptuel). En 2009, le Centre Pompidou a organisé une rétrospective (un symposium) intitulé « Vides », soit 10 salles vides rappelant différentes expositions, depuis Yves KLEIN jusqu’à Roman ONDÁK (évoquer Measuring the Universe2007ou Robert BARRY.
  • Parlons aussi du cas, si subtile et si inattendu, des 106 vitraux « blancs » de Pierre SOULAGES réalisés en 1994 pour l’Abbaye de Conques, nous rappelant la dimension mystique du monochrome.
  • Dans un style nettement plus humoristique, évoquons l’artiste français d’origine suisse BEN (Benjamin VAUTIER), avec par exemple une œuvre de 1992, intitulée Rien de rien. Toujours de l’artiste BEN, il y a Absence d’Art = Art de 1964.
  • Il y a, au vingtième siècle, une évidente quête d’absolu, qui poussera les artistes à se débarrasser de tout ou de presque tout (sujet, savoir faire, auteur…). On pense à Marcel DUCHAMP évidemment (DUCHAMP Marcel, Porte-Bouteille, Readymade, 64 × 42 cm, Musée Georges Pompidou, Paris, 1914.( réplique). »L’original, perdu, a été réalisé à Paris en 1914. La réplique a été réalisée sous la direction de Marcel Duchamp en 1964 par la Galerie Schwarz, Milan« ).
  • Dans un registre différent, il y a l’artiste indien Anish KAPOOR (qui est devenu propriétaire du brevet de l’ultra noir, développé à l’origine pour l’armée) qui a réalisé en 1981 As If to Celebrate, I discovered a Mountain Blooming with Red Flowers, pigments, wood, plaster, Tate Gallery, Londres. La couleur, seulement la couleur…
  • J’ai toujours pensé que les 4 panneaux réalisés par Fra ANGELICO dans un des couloirs du couvent San Marco pour La Madonne des Ombres en 1450 constituaient une sorte de quête de cet absolu en peinture. On en représente toujours (ou presque) la partie supérieure, en oubliant les 4 panneaux inférieurs. (voir aussi quelques clichés personnels de l’œuvre dans son environnement).
  • J’ai évoqué au passage comment l’on pouvait être ému, voire bouleversé, face à une œuvre du peintre Marc ROTHKO par exemple, pour citer l’un de ces peintres qui n’empruntent presque plus rien (sinon rien du tout) au réel, pour ne se concentrer que sur le pigment.

Certaines œuvres ou certains documents visent clairement à mettre en scène une absence, de différentes manières :

  • ORTEGA Damian, Fantasma/Ghost, 2006, pièces de Coccinelle Volkswagen suspendues avec des fils de nylon, 150 x 400 x 160 cm, Musée d’Art Contemporain, Léon.
  • RENS, Building a 4K experience, (Unreal Engine) 2016 (http://overview.artbyrens.com/)
  • j’évoque à nouveau SMILDE Berndnaut, Nimbus Green Room, 2013, photographie d’une installation éphémère, Digital C-type Print, 125 x 170 cm, Green Room, San Francisco.
  • Je reviens ensuite sur les multiples toiles vierges que Dali a signé à la fin de sa vie, je rappelle la figure du peintre faussaire Han van MEEGEREN. J’évoque le travail de Jacques CHARLIER ou d’Elaine STURTEVANT (l’appropriation), celui aussi de Guillaume BIJL, ou de Philippe de GOBERT, ou encore de Duane HANSON ou de Ron MUECK

Au sujet de ces deux derniers artistes, je glisse vers l’univers des robots. En particulier les robots humanoïdes plus « vrais que nature » du professeur Hiroshi ISHIGURO par exemple (Intelligent Robotics Laboratory de l’Université d’Osaka). J’ai aussi à ce sujet évoqué l’artiste STELARC.

Je reprends le cours avec le clip de l’Agence de Doublure Numérique (ADN, devenue la société Eisko). Pour compléter sur la technique employée, c’est ici par exemple. Nous en reparlerons prochainement, lors des séances consacrées à l’analyse cinématographique.

  • Évoquer ici le peintre conceptuel franco-polonais Roman OPALKA : « « Ma proposition fondamentale, programme de toute ma vie, se traduit dans un processus de travail enregistrant une progression qui est à la fois un document sur le temps et sa définition. Une seule date, 1965, celle à laquelle j’ai entrepris mon premier Détail.
    Chaque Détail appartient à une totalité désignée par cette date, qui ouvre le signe de l’infini, et par le premier et le dernier nombre portés sur la toile. J’inscris la progression numérique élémentaire de 1 à l’infini sur des toiles de même dimensions, 196 sur 135 centimètres (hormis les « cartes de voyage »), à la main, au pinceau, en blanc, sur un fond recevant depuis 1972 chaque fois environ 1 % de blanc supplémentaire. Arrivera donc le moment où je peindrai en blanc sur blanc.
    Depuis 2008, je peins en blanc sur fond blanc, c’est ce que j’appelle le « blanc mérité« .
    Après chaque séance de travail dans mon atelier, je prends la photographie de mon visage devant le Détail en cours.
    Chaque Détail s’accompagne d’un enregistrement sur bande magnétique de ma voix prononçant les nombres pendant que je les inscris. »
  • cf On Kawara (à compléter)
  • Au passage, j’ai parlé de l’œuvre de John CAGE, 4’33 » (« quatre minutes trente-trois secondes de silence », partition ici, interprétation  ou , par un groupe de Death Metal), et j’ai fait le lien avec Carré Blanc sur fond Blanc de Kasimir MALEVITCH, 1918.
  • VIOLA Bill, Ascension, 2000 (Video/sound installation, Running time: 10 minutes. Wadsworth Atheneum Museum of Art, The Douglas Tracy Smith and Dorothy Potter Smith Fund, 2011.12.1.). À propos d’art vidéo : Une petite histoire de l’art vidéo (par Le Grand Palais). Au sujet de Bill VIOLA, j’ai évoqué cette œuvre de Philippe RAMETTE, évoqué lui aussi la dernière fois.
  • J’ai évoqué aussi une performance de Marina ABRAMOVIC, qui a eu lieu du 14 mars au 31 mai 2010 au MOMA à New York (700 heures en tout pendant lesquelles l’artiste est restée assise), qui a fait l’objet d’un film documentaire de Matthew Akers et Jeffrey Dupre, 2012, intitulé The Artist is present. Cette performance, qui consiste à regarder en silence et pendant une minute à plusieurs heures la personne qui s’est assise en face d’elle, a été « perturbée » par la confrontation à un artiste allemand (Ulay, avec lequel elle avait partagé sa vie dans les années 70). Par contre, les vidéos postées par les « youtubeurs » (comme celle-ci par exemple) sont – à ma connaissance – toutes « agrémentées » de musiques empathiques larmoyantes qui ternissent la performance, la dénaturent même.

Je voudrais au passage évoquer d’autres œuvres :

    • Damien HIRST, Treasures from the Wreck of the Unbelievable (Trésors de l’épave de l’Incroyable), Installation, Fondation Pinault, Palazzo Grassi, Venise, 2017
    • le film de Georges CLOUZOT, Le Mystère Picasso, réalisé en 1955 (une vingtaine d’œuvres créées devant une caméra et ensuite délibérément détruites par le peintre…).

Pour finir par la question des œuvres perdues :

    • À propos du Parthénon : une des salles principales du monument avait été construite pour accueillir la statue d’Athéna Parthénos (438 av. J.-C), sculpture monumentale dite « chryséléphantine » (faite d’or et d’ivoire), attribuée à l’artiste PHIDIAS. Elle mesurait un peu moins de 12m et a disparu au cours du premier millénaire, dans des circonstances mal déterminées. On en connaît quelques répliques, dont cette statuette d’un mètre. Au sujet du Parthénon, il faut avoir en tête qu’il était en couleurs, comme la statuaire antique… ou les cathédrales d’ailleurs (ici celle d’Amiens, XIIIe siècle). Le Parthenon, (447 à 432 av. J.C), et une partie de sa structure, ses sculptures disparues ou disséminées (voir l’explosion de 1687, le Parthenon ayant été alors transformé en poudrière par les Ottomans).
    • D’autres œuvres de cette époque ont acquis un statut presque mythique, du fait de leur disparition; il n’en reste donc que des récits, descriptions, etc. C’est le cas de la fameuse statue (elle aussi chryséléphantine) de Zeus à Olympie disparue dans un incendie, considérée dans l’Antiquité comme l’une des 7 merveilles du monde (voir ici une gravure de Quatremère de Quincy, réalisée en 1815).
    • Un dernier exemple datant de l’Antiquité, et qui était alors une autre des 7 merveilles du monde, c’est le Colosse de Rhodes, statue en Bronze de 30m, ici dans une gravure du XVIe siècle par Maarten VAN HEEMSKERCK. La statue disparût en -227 lors d’un tremblement de terre. Il est intéressant de constater combien une telle œuvre a travaillé depuis l’imaginaire des créateurs de toute sorte : graveurs, peintres, cinéastes – voir par exemple Le Colosse de Sergio LÉONE (Le Colosse de Rhodes, 1961), ou Don CHAFFEY en 1963 avec Jason et les Argonautes (effets spéciaux Ray HARRYHAUSEN), ou encore la série Game of Thrones, avec le Titan de Braavos.
    • Évoquons aussi les raisons pour lesquelles on détruisait tout ou partie des visages des statues de l’Egypte ancienne; voir par exemple Les Colosses de Memnon, derniers vestiges du gigantesque temple des millions d’années d’Amenhotep III, construit durant la XVIIIe dynastie, -1550/-1292, hauteur 17 à 18 mètres.
    • De très nombreuses autres œuvres ont disparu dans des incendies en particulier. Lors de l’attentat du 11 septembre 2001, de nombreuses œuvres ont disparu par exemple (voir ici un article sur le sujet).
    • Difficile ici ne pas penser aux Bouddhas de Bâmiyân, détruits en 2001 par les Talibans. Un couple de chinois, en 2015, en a réalisé une version numérique. C’est aussi le projet d’un plasticien français, Pascal CONVERT
    • La question de la reconstitution numérique d’œuvres ou de monuments détruits est une question d’actualité. Voir par exemple le travail que réalise « l’Institute for Digital Archaeology » avec le patrimoine syrien (L’arc de Triomphe de la cité de Palmyre par exemple).
    • À propos d’œuvre virtuelle : une des œuvres virtuelles de Jeff KOONS – un « Balloon dog » dans Central Park, « réalisé » début octobre 2017 en collaboration avec Snapchat – a été virtuellement vandalisée par Sebastian ERRAZURIZ, designer chilien vivant à New York.
    • (À propos de Sebastian ERRAZURIZ, voir cette œuvre de 2010, Stained Memory, impressions jet d’encre collées sur le mur).


Revenons enfin à la question des œuvres disparues partiellement, plus ou moins volontairement, plus ou moins définitivement :

    • Certaines « restaurations » peuvent, on le sait, s’avérer désastreuses pour les œuvres d’art. On ne peut pas ici ne pas penser à cette fameuse anecdote de la restauration « ratée » d’une représentation du Christ par Cécilia GIMENEZ, peintre amateur, dans une petite ville du nord-est de l’Espagne, Borja, en août 2012. L’œuvre originale ( Ecce Homo, fin XIXe début XXe, 40 x 50cm) avait été réalisée par un peintre local, Elias GARCIA MARTINEZ. Ici un article sur les droits d’auteur finalement générés par cette restauration, qui a eu un retentissement mondial. Un site internet vous permet même de réaliser vous-même une restauration de cette œuvre  
    • Il y a aussi le fameux geste du peintre Robert RAUSCHENBERG, qui demande en 1953 à son « collègue » Willem DE KOONING de lui donner un dessin qu’il va ensuite gommer. C’est le  Erased DE KOONING Drawing du San Francisco Museum of Modern Art (le SFMOMA),  traces de dessin avec cartel et cadre, 64.14 x 55.25 x 1.27 cm.
    • Sur ce point, parlons au passage de la question du repentir, avec une œuvre de REMBRANDT par exemple, Le vieil homme en costume militaire, entre 1630 et 1631 et exposé au J. Paul Getty Museum de Los Angeles. En 2013, une technique sophistiquée a permis de révéler que le peintre avait d’abord réalisé le portrait d’un jeune homme (ici à l’endroit et « reconstitué »). On pourrait convoquer ici de nombreux autres exemples de repentirs dans l’histoire de l’art.


Étudions maintenant quelques cas d’œuvres tendant vers le néant, l’absence, l’immatériel :

    • Commençons par une œuvre cinématographique de 1930, Week-end de Walter RUTTMANN, cinéaste allemand pionnier du « cinéma absolu » (par ailleurs réalisateur de Berlin, symphonie d’une grande ville en 1927).
    • Sans doute le moment d’évoquer le travail d’Hiroshi SUGIMOTO, et en particulier sa série de photographies de salles de cinéma, dont le temps de pause est égal à la durée du film projeté.
    • Il arrive que la bande dessinée elle aussi tende vers l’abstraction (voir à ce sujet l’anthologie d’Andrei MOLOTIU, Abstract Comics, parue chez Fantagraphics en 2009, un aperçu ici).
    • Je souhaite évoquer aussi la réponse que l’artiste d’origine espagnole Lara ALMARCEGUI a faite en 2009 à la mairie de Rotterdam où elle vit, qui lui a commandé une œuvre pour une petite friche dans le gigantesque port de la ville.
    • Voir aussi comment les architectes s’emparent du vide entre les bâtiments (la biennale de Venise en 2010). Voir ici, pour le rapport de l’architecture au vide.
    • On pourrait aussi questionner le rapport que la sculpture entretient au vide.
    • J’aimerais terminer par un dernier vide, illustré par cette étrange photographieLa Joconde, sans doute le tableau le plus célèbre de l’histoire (Léonard de VINCI, 77cm x 53cm, Entre 1503 et 1506 ou entre 1513 et 1516, peut-être jusqu’à 1519, Musée du Louvre) a été volée le 22 août 1911 et ne sera retrouvée que 18 mois plus tard, alors que le vitrier italien qui avait travaillé au Louvre pour protéger l’œuvre tentait de la revendre à Florence (Qui a volé La Joconde est par ailleurs un film réalisé par Michel DEVILLE en 1965).