Ces deux personnages, bien qu’inventés par Altman et Barhydt, sont pourtant très représentatifs de l’univers du romancier Raymond Carver : comme Stormy, ils éprouvent de réelles difficultés pour s’exprimer, et jouent d’un instrument pour pallier cette incapacité. Dans une séquence située à 1h08, Altman illustre très clairement leur impuissance à communiquer. Tess entre dans la chambre de Zoé (sa fille) qui s’épuise dans la pratique du violoncelle, au petit matin. Elle lui demande d’arrêter de jouer, Zoé répond par de nouvelles phrases… musicales, son violoncelle se substituant pendant quelques échanges à son mutisme. Les paroles de Tess et les phrasés de Zoé sont alors littéralement mis sur le même plan, avant que Zoé ne se décide à abandonner l’archet pour prononcer quelques mots inquiets et timides.

Plus tard, à 1h56, une séquence jumelle voit de nouveau Tess faire irruption dans la chambre de Zoé, une fois encore occupée à ses répétitions et exercices. En cinq plans (le premier s’ouvrant sur un portrait de Mozart surmontant quelques portées, le dernier finissant sur une partition qui envahit l’écran), Altman décrit ce moment tant attendu pour Zoé : celui où sa mère va enfin lui raconter dans quelles conditions son père, musicien de jazz, est mort d’une overdose. Zoé, qui ne dira pas un mot, laisse ses doigts continuer de jouer, comme pour ne pas briser la magie de cette révélation tant attendue. La voix de Tess (incarnée je le rappelle par Annie Ross, chanteuse) dérive de la parole au chant, alors qu’elle s’allonge pour finalement s’endormir. Altman tenait sans doute à nous faire comprendre cette proximité : lorsque Zoé arrête finalement de caresser les cordes de son instrument, une musique de fosse, très douce et très lointaine, vient accompagner les derniers mots de Tess, qui seront vraiment chantés, comme dans un dernier soupir :


Blue

And wrapped up in sorrow

Blue

Like there's…

No…


Peut-on dire plus clairement (par le son et par l’image) que c’est la musique qui les avait réunis, et que la musique elle-même naîtra de leur union? Une musique sans voix et sans raison de vivre : Zoé choisira, un peu plus tard, de mettre fin à ses jours dans le garage familial, noyée par les gaz d’échappement, en jouant jusqu’au bout de ce violoncelle aux cordes si vocales.

Robert Altman, Short Cuts, 1993 (Zoé et Tess, première confession)

Robert Altman, Short Cuts, 1993 (Zoé et Tess, seconde confession)

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