Tuons Godard pendant qu’il en est encore temps !


N.B : une époque à laquelle j’avais sans doute besoin de tuer le père… A prendre pour ce que c’est : de la provocation, et de l’amour!


Septembre 1993, les derniers Godard sortent, un sur les écrans, sous forme de film, un autre à la télé, deux yeux noirs dans le « Bouillon » de Pivot. Et puis quelques entretiens écrits. Juste le bon moment pour regarder Nouvelle Vague en vidéo, un stylo à la main ; il fait trop froid pour aller au cinéma.


« LUI : Vous n’avez rien compris à mon silence ; vous parlez, vous parlez… comment pourriez-vous comprendre qu’il y a des autres, des autres qui existent, qui pensent, qui souffrent ? Vous ne pensez qu’à vous ! » *


Delon ne joue pas, il se donne, comme on se cite. C’est ce que Godard le triste appelle « être honnête ». Delon sort du champ de son dernier film pour entrer dans le suivant, comme on passe d’une pièce à l’autre. Pas le temps de se changer.


« ELLE : mais qu’est-ce que je fais ?

LUI : Tu admires le décor. » *


Rester soi dans un film de Godard, voici sans doute le véritable exploit. « Pour dire une phrase de machin , il faut trois mois ». Godard le croyant, on le voit bien, est un de ces metteurs en scène (de méninge) qui réussissent parfaitement à réduire l’acteur ; on n’en connaît pas forcément la recette, mais ce formatage est justifié par l’alibi le plus classique qui soit : l’idée selon laquelle un texte doit être dit, dans une perspective (très linéaire) de conjonction entre LE sens et la parole. Comme on dit parler la langue dans certaines sectes.


« ELLE : Ça serait gentil si tu disais une fois quelque chose.

LUI : Ben, je sais, mais à chaque fois je me demande quoi. » *


Bon, Godard le Père dirait n’importe quoi pour se faire descendre, et personne n’ose vraiment. Ah si, Maman Duras, une fois, à la télé. Les Cahiers s’enlisent dans l’hommage ante mortem, comme pour se rassurer. La couverture de l'après Godard est déjà prête, ses derniers films sont autant d’épitaphes coincés et désespérés, des façons supplémentaires de se situer en se citant. Ses propos, rares et empêtrés, sont ce qu’il y a de plus juste sur la pensée godardienne : ils sont à la fois lumineux et obscurs, comme une image. Mais Godard l’Iconoflasque s’évertue à penser que le sens peut-être atteint de justesse, qu’il existe un mieux de sa forme. L’expérience ne peut plus rien pour lui, Godard l’Ancien a depuis longtemps oublié sa mémoire.


« ELLE : les hommes organisent le mystère ; les femmes trouvent le secret.

LUI : qu’est-ce que ça veut dire ?

ELLE : C’est de moi, rassurez-vous, mon cher.» *



  1. *extraits de dialogues de Nouvelle Vague


PLG/septembre 1993

 
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